La Tribune : Toroā tō tātou reo
Reprenons le contrôle
À mesure que les outils numériques deviennent plus rapides, plus accessibles, plus performants nous sommes assommés par la lourdeur de machines qui ne trouveront ni miroir, ni écho.
« Le jour où tu décideras que penser fort depuis ta terrasse suffit… ce jour-là, tu auras choisi de laisser les autres décider à ta place. Alors parle. Exprime-toi. Transmets. Construis. Éveille tes enfants. » Henri Hiro, extrait de Pehepehe i tā’u nūnaa (édition Haere Pō)
Résignés, nous laissons place à un colonialisme numérique mortifère voué à neutraliser l’essence de la création. Isolés, nous sombrons dans une consommation massive, gratuite à tout prix.
L’innovation technologique transforme, depuis toujours, notre rapport à notre environnement et à nous-mêmes. Créer, c’est exprimer son être dans un environnement donné. Les nouvelles technologies peuvent également transformer l’élan fondamental de création et le rapport que chacun entretien avec lui-même.
Reprenons le contrôle de notre espace de création. Faisons ensemble les silences qui définissent la beauté de nos univers intimes. Allumons nos esprits pour mieux éteindre les machines. Faisons lumière pour mieux choisir nos chemins. Respirons en prenant les moments suspendus comme poésie, ces vers nous rendant acteurs de la création qui nous rassemble.
Une réflexion particulière dans le contexte océanien
La question de l’IA en Océanie doit être envisagée dans un environnement piétiné par une histoire coloniale.
Les cultures premières, principalement orales, ont subi des transformations brutales, du fait de l’introduction et de la diffusion massive de contenus culturels figés et imposés.
Or, l’IA générative, qui nous préoccupe particulièrement, est programmée et entraînée à partir d’une culture occidentale hégémonique, alors même que son déploiement est imposé et rapide.
Dans ce contexte, elle peut constituer un risque supplémentaire pour les particularismes culturels et les identités locales.
Les émissions colossales de gaz à effet de serre et la consommation importante d’eau des centres de données dédiés aux intelligences artificielles ont un impact non négligeable sur le climat mondial. En raison de nos modes de vie majoritairement insulaires, au plus près de la nature tant par nos moyens de subsistance que par nos pratiques culturelles, nous populations d’Océanie sommes statistiquement plus exposées aux conséquences des changements climatiques.
Nous serons les premiers à subir les catastrophes naturelles que l’utilisation massive de l’intelligence artificielle continue d’engendrer.
L’IA générative comme béquille
L’IA peut constituer une béquille à la création, quelle que soit la discipline artistique.
Elle peut potentiellement être utilisée à certaines étapes du processus de création et permettre, notamment aux artistes qui vivent de leur art, de répondre à des commandes commerciales ou répétitives, parfois nécessaires pour vivre de leur activité, et ainsi de libérer du temps pour une création plus libre, personnelle ou exploratoire.
Il convient toutefois de distinguer l’utilisation d’un outil et l’acte de création lui-même.
Un artiste possède des savoir-faire et des compétences qui s’acquièrent, s’entraînent et se transmettent et jusqu’à permettre l’émergence d’une œuvre qui lui est propre.
L’ IA génère des résultats mais l’utilisateur ne développe pas les compétences qui lui permettraient d’obtenir le même résultat sans béquille. La généralisation de cette pratique est un risque de perte de geste technique.
L’IA générative met en danger notre souveraineté et notre indépendance.
« Notre culture ne doit pas être un spectacle pour les autres, elle doit être une vie pour nous-mêmes. Il ne s’agit pas de singer le passé, mais de le faire parler aujourd’hui. » Henri Hiro, itw télévisée du 26 mai 1979 pour l’INA
Parce que nous sommes des artistes dans un environnement où le traditionnel perdure et se réinvente dans un contexte postcolonial, l’IA générative constitue un risque de dilution de nos particularismes.
Elle introduit un biais culturel majeur et peut avoir un impact important sur les identités. Soit en folklorisant les éléments culturels pour répondre à une attente mercantile, soit en enfermant les artistes dans des formes attendues.
“Nous serons Mā’ohi ou ne serons plus. Mais j’ai foi dans la vie. Nous ne mourrons pas. Nous serons.” Turo a Raapoto, bulletin n°18 Ia Mana te Nūnaa, 1979
Le respect de la propriété intellectuelle
Être influencé par des artistes, réinterpréter une œuvre constitue un acte universel et nécessaire dans le monde de l’art.
La création artistique est cependant une expression intime d’un artiste.
L’IA générative ne crée pas : elle est entraînée à partir de milliers d’œuvres souvent protégées, récoltées sans l’accord, le crédit ni la rémunération des auteurs.
Utiliser une œuvre dans une IA générative sans le consentement de l’artiste est un manque de considération pour l’auteur autant que pour l’œuvre.
L’utilisation des œuvres dans des IA doit être soumise au consentement explicite et éclairé des artistes.
La transparence sur l’utilisation de l’IA dans l’art
Le recours à l’IA générative dans le processus créatif doit toujours être explicite. Dans un souci du respect du public il est nécessaire de l’informer de ce qu’on lui propose, le choix de l’acceptation ou non d’une œuvre générée par l’IA doit lui revenir.
Le temps et l’espace de la création
Chaque grande innovation bouleverse le monde, transforme notre rapport à l’environnement et à nous-mêmes, et constitue une opportunité de questionnement.
Ce qui fait la valeur de l’acte de création artistique réside notamment dans le processus : les essais, les accidents, les itérations, le partage et la confrontation.
L’IA générative interroge le rapport au temps de création, au vide et à la valeur accordée au produit au détriment du processus.
Il apparaît important de prendre le temps de mener cette réflexion de manière collective.
L’importance de la démarche personnelle dans la création.
La création artistique est l’expression d’une identité, d’un cheminement de pensée critique.
L’IA produit des contenus visant à satisfaire l’utilisateur, alors que l’humain crée des œuvres parfois inattendues, imparfaites et en cela unique. La création est un acte de lâcher prise dans lequel une personne expose ses fragilités, son imperfection et sa différence.
La diversité des expressions ainsi que le droit aux espaces de silence et de vide participent à la beauté des œuvres.
L’acte de création doit être un processus émancipateur.
“Tu dois publier ton histoire. Peu importent les critiques et tu en auras, n’en doute pas. Le rêve transis d’oralité se meurt faute de mémoire et nous devons lui redonner vie par l’écriture. D’autres après toi écriront une parcelle du rêve qui finira par devenir réalité.” Flora Devantine, hommage à Jean-Marc Pambrun
Ce que nous proposons
« Si nous laissons mourir notre langue, nous laissons mourir la mémoire de nos ancêtres. C’est dans nos mots que vit notre façon de voir le monde, de respecter la terre et la mer. C’est cela qu’il faut donner à la jeunesse. » Henri Hiro, itw télévisée du 26 mai 1979 pour l’INA
Porter une parole collective :
Cette tribune a pour objectif de rendre visibles les tensions entre la création artistique et l’utilisation sans cadre ni limites de l’IA par tout un chacun. Il s’agit de formuler des principes communs autour de l’autonomie créative, de la souveraineté culturelle, de la reconnaissance du travail artistique et de la préservation des espaces de création et de transmission.
Nous proposons sa signature par les artistes et acteurs culturels du territoire afin de constituer un support de dialogue avec les institutions, les acteurs du numérique et le public.
Revaloriser l’Humain et le processus créatif en créant des espaces de rencontre et de création
Multiplier les opportunités d’échanges afin de rendre visibles et de revaloriser le temps de l’artiste, le processus créatif, les rencontres désintéressées et la transmission des savoir-faire.
Nous souhaitons voir se multiplier des lieux et des espaces permettant aux artistes de partager leurs pratiques, leurs recherches, leurs savoir-faire et leurs questionnements : rencontres, ateliers, résidences, performances, témoignages, interventions scolaires, échanges entre disciplines et entre générations.
Ces espaces ont pour fonction de lutter contre l’isolement des artistes, de favoriser la transmission et de redonner une place au temps long, à l’expérimentation, au doute et à l’échange dans les processus de création.
Ils ne sont pas nécessairement sédentaires. Il nous appartient de créer ces instants, ces espaces, là où nous décidons de les faire appartenir. Ils ne sont pas non plus propres à la Polynésie française. Une réflexion commune sur ces différents sujets doit être partagée avec toute l’Océanie. Tant sur l’aspect culturel, artistique, social qu’écologique de cette tribune.
Préparer les futures générations
Forger l’esprit critique et transmettre le geste créatif.
Il est appris à nos enfants à désirer toujours plus : plus de couleurs, plus de sons, plus de performance. L’intelligence artificielle contribue grandement à cette éducation de consommation opulente. L’ennui, nécessaire à la création et à l’expérimentation, est traité comme un ennemi à bannir de nos foyers.
Il s’agit ici de leur proposer :
- de sortir de leurs écrans et de la pensée prête à consommer pour leur transmettre l’envie de raisonner par eux-mêmes ; sensibilisons la jeunesse aux enjeux du monde qui les entoure,
- de s’affirmer en acceptant les points de vue divergents, qu’ils voient le monde autrement que dans la polarité des expressions et accueillent la sobriété du silence,
- les sortir du voyeurisme en leur offrant une culture qui crie leur nom et regarder avec émerveillement l’environnement qui les berce,
- de les inciter à se saisir d’un pinceau, d’un instrument de musique, à être fier de quelque chose qu’ils auront créé, sans chercher à vendre ni à prouver.
Pour qu’ils se rendent à l’évidence que cette culture est leur, que ce cri n’est autre que l’écho de leur révolution intime.
Mobiliser les institutions
« Un peuple sans culture est un peuple sans âme. Et un peuple sans âme est un peuple qui meurt. Notre culture, c’est notre racine, c’est ce qui nous tient debout face au monde. » Henri Hiro
Obtenir un soutien institutionnel pour expérimenter et mettre en œuvre les actions proposées par le collectif.
Les propositions issues des ateliers nécessitent, pour certaines, des moyens matériels, financiers et humains qui dépassent les capacités d’un collectif informel. Il s’agira d’ouvrir un dialogue avec les institutions et les acteurs concernés afin d’identifier les dispositifs existants, de faire évoluer ceux qui ne répondent plus aux besoins des artistes et, lorsque cela est nécessaire, de construire de nouveaux dispositifs.
Cette démarche pourrait notamment porter sur les lieux de création et de transmission, les modalités de financement, la reconnaissance du temps et du processus artistique, l’accès à l’information et aux droits, les échanges régionaux et internationaux et le développement de l’éducation artistique et numérique.
